Jean-Claude Eloy Shânti [1972-1973] 02h20
Production : Studio für Elektronische Musik WDR (Wesdeutscher Rundfunk) Cologne.
I – Partie d’ouverture (autour de 31’ – 32’)
“Les foules de la mémoire”
“Son de méditation”
II – Partie d’extension (autour de 36’ – 37’)
“Prémonitions”
“Flash-back”
“Interview” (Aurobindo / Mao)
III – Partie centrale (autour de 34’ – 35’)
“Mantra des étoiles”
“Soldats”
IV – Partie finale (autour de 38’ – 39’)
“Vagues lentes, boucles de feux”
“Contemplation aux enfants”
“Vastitude”
Shânti, mot sanskrit, signifie paix. C’est d’abord la paix du mental, la paix suprême recherchée par les yogin. Ou encore la paix psychique, affective, de l’être. C’est aussi la paix politique ou la paix des forces physiques, de la nature, de l’univers. Mais pour moi, aucun concept ne saurait exister dans le monde sans son contraire, son principe antagoniste. Dans ce cas : les forces d’oppositions, de révoltes, de “guerres” (au sens large), qui sont aussi bien les coups sourds d’un volcan que les barricades étudiantes…
Shânti est donc pour moi cette paix sans cesse remise en cause (et finalement impossible, car la fin des antagonismes et de leurs luttes serait la fin du monde) : la Paix au sens Héraclitéen, qui suppose toujours la lutte, la violence comme condition du monde, le rapport dialectique des choses. D’où cet incessant cheminement, une recherche éternellement poursuivie, un but parfois atteint, souvent seulement entrevu : parcelles d’éternité entre deux nuages…
Qu’on ne se trompe donc pas : Shânti n’est en rien la paix installée, présente, “planante”. Il faut aller à sa recherche en s’enfonçant progressivement dans le son, de longue séquence en longue séquence. Toute la forme de cette œuvre est une lente et permanente spirale, illimitée… (1)
Lorsque j’ai commencé à travailler au Studio de Musique Électronique de la Radio de Cologne, j’avais l’intention de réaliser une courte “étude” d’environ dix minutes ; attitude prudente, car les circonstances de ma vie ne m’avaient donné jusque-là que peu de chances d’être en contact avec l’électronique, à mon grand regret. […] Après avoir accompli les premiers tâtonnements inévitables, je me sentais chaque jour plus à l’aise dans le Studio et je recherchais des circuits sans cesse plus complexes.
J’ai alors remarqué que les sons que je produisais avaient un pouvoir étrange : à chaque fois que je décidais d’enregistrer un son, après l’avoir cherché longtemps, afin de le stocker comme “matériel” pour son usage ultérieur, les montres du studio semblaient devenir folles !
Je croyais enregistrer trois ou quatre minutes et quand j’arrêtais les magnétophones, les montres m’indiquaient déjà dix minutes – parfois plus… Le phénomène était pour moi très révélateur : tout ce que j’avais découvert dans l’écoute approfondie des musiques Orientales (l’allongement du temps occasionné par les fluctuations internes des corps acoustiques) éclatait, multiplié, dans le studio électronique ! Cette découverte m’avait donc mené à renverser mes perspectives.
Shânti n’impose pas tel ou tel aspect du monde. Dans les masses de sons comme dans les fragments de textes qui trouvent place dans ce travail, je ne “choisis” pas Shri Aurobindo par exemple “contre” Eldridge Cleaver ou Mao Tse-Tung : je les mets en présence, entre eux et devant vous, tout comme je mets en présence les forces les plus diverses du son, les unes en face des autres : “Toutes me concement”. Comme Mao Tse-Tung le souligne : “Wai Tcheng, qui vivait sous la dynastie des Tangs, dit ; écouter tous les côtés t’éclaire, n’en écouter qu’un seul te plonge dans les ténèbres”. (2)
(1) Extraits de la présentation rédigée en 1978 par Jean-Claude Eloy pour l’album LPs “Shânti” publié par Erato (STU 71205-6).
(2) Extraits du texte de Jean-Claude Eloy publié dans le programme du festival “The London Music Digest”, “Round House”, Londres, 1975.
Jean-Claude Eloy est un compositeur français, né en 1938. Il a étudié au CNSM de Paris où il obtint les Premiers Prix de Piano, Musique de Chambre, Contrepoint, Ondes Martenot, et travaillé la composition dans la classe de Darius Milhaud. Il a suivi les cours d’été de Darmstadt (Pousseur, Scherchen, Messiaen, Boulez, Stockhausen), et a été étudiant dans la Master Class de composition de Pierre Boulez à l’Académie de Musique de Bâle (1961-63), où il reçoit également l’enseignement de Stockhausen.
Les œuvres de Jean-Claude Eloy ont été présentées dans de nombreux pays et continents. Elles ont été dirigées par Pierre Boulez, Ernest Bour, Michael Guilen, Bruno Maderna, Diego Masson, Michel Tabachnik, Arthur Weisberg, et d’autres … Il a vécu aux Etats-Unis (professeur à l’Université de Berkeley dans les années soixante), en Allemagne (invité des studios du WDR de Cologne, de la Technische Universität de Berlin, artiste en résidence du Berliner Künstlerprogramm), en Hollande (travaillant pour ses compositions avec l’Institut de Sonologie de l’Université d’Utrecht et au Studio électronique du Conservatoire Sweelinck d’Amsterdam), au Japon (où il a entre autres collaboré avec NHK et le Théâtre National du Japon).
Il présente régulièrement ses œuvres dans de nombreux festivals internationaux : en Europe principalement, mais aussi en Asie, aux Etats-Unis, au Canada, en Amérique Latine – comme projectionniste-son, pour ses œuvres électroacoustiques, et avec les solistes interprètes directement associés à ses compositions : Fatima Miranda (vocaliste), Yumi Nara (soprano), Michael Ranta (percussionniste), Junko Ueda (chanteuse de Shômyô et joueuse de Satsuma-Biwa), Kôshin Ebihara et Kôjun Arai (moines Bouddhistes chanteurs), Mayumi Miyata (joueuse de Shô), etc…
Publié par Heugel, Amphion,, Universal Edition (Vienne), il a créé «hors territoires» en 2004 afin d’aider à la publication de ses textes, livres, enregistrements, partitions.
“ … Compositeur solitaire ayant réussi une des synthèses les plus significatives dans la musique du XXe siècle (électronique et acoustique, mais encore traditions non-européennes et tradition occidentale), Jean-Claude Eloy pose et résout dans ses œuvres de façon convaincante un des problèmes essentiels de notre temps : la relation à l’autre, à l’étranger, au différent, non pas en tant qu’objet de curiosité, d’admiration ou de soumission, mais en tant que source vitalisante de l’inspiration créatrice”.
“The New Grove Dictionary of Music”, 1998,
Ivanka Stoïanova